| je la mets en veilleuse |
09/05/2008 |
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| c'est décidé à partir de maintenant je ne sors que la nuit, et tous feux éteints |
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Rose B ©
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| éducation (internationale) |
09/05/2008 |
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| Il le tient à la chaîne, lui met un bandeau sur les yeux, lui parle doucement, pour mieux le baiser, naturellement, tout en se protégeant d'un gant de cuir. |
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Rose B ©
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| confiance et trahison (2) |
09/05/2008 |
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Celui-là il y a trois jours il a fait un piqué à 300 km/h pour descendre sur le leurre.
Leurré il a loupé la cible et s’est écrasé sur le sol.
Il n’en est pas mort.
On devient plus fort de ce dont on ne meurt pas, dit-on. Des conneries, on dit beaucoup de conneries.
Lui son problème c’est la confiance en l’homme, qu’il a perdue, désormais. Ou plutôt c'est le fait qu'il ne peut pas reprendre sa liberté, attaché qu'il est par l'homme qui le soumet à sa vol hontée. Et cela devient le problème de l'homme auquel il ne répond plus.
Si ça continue, l'homme va le tuer.
L'oiseau n'a pas trop le choix.
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Rose B ©
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| allo |
09/05/2008 |
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| savez-vous qu'il est plus facile de faire voler un faucon que d'établir une conversation par ustensile |
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Rose B ©
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| symphonie du matin |
09/05/2008 |
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Il y a tant d’oiseaux qui sifflent dans mon jardin que je ne sais plus lequel distinguer.
Si je commets des erreurs de jugement sur leurs chants pourtant si justes, c’est parce que je suis troublée de ce qu’ils recherchent autant que moi, en réalité, confondue par la distance que l’on a instaurée entre nous pour mieux méditer sans doute sur ce qui nous rapproche, tellement, et essayer de nous en écarter en restant dans nos arbres, sur nos branches, bien cachés à l’ombre des feuillages, mais dans la lumière. |
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Rose B ©
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| nobilaire, un certain regard |
08/05/2008 |
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Dans son costume de domino, Don Juan allait au boulot pour échanger la donne, gracioso
Pour faire oublier sa peau tavelée, ses cheveux blancs, son odeur d’outre-tombe, ses allures de Joconde, il offrait aux jeunes femmes qu’il voulait posséder, un verre de Cognac avant de les emporter, vieil incestueux tortueux dans ses méandres douteux
Nobiliaire, il avait un goût pervers pour les bergères qui lui résistaient. Il se montrait papelardement tendre avec les intrigantes qui caressaient l'envie d'avoir ses plumes, lisses comme lui, avant de leur donner un ultime coup de bec quand il avait assez joué.
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Rose B ©
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| il me fait sa corrida |
08/05/2008 |
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Les éditeurs ne sont pas tous de mauvais écrivains
La preuve, celui de Paris m’écrit texto :
arve tar a arles nimes direct back…tomoro leve soleil sur kamarg p ti dej hotel ptikfé 11 h noviad korida 17h biz
Ce à quoi je réponds : dis donc tête art, tu ne vas pas me faire ton nu baer ni sein avec ta corrida |
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Rose B ©
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| imaginez un monde sans miroirs... |
08/05/2008 |
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Fauchant les images à tour de bras, je vis sur son biceps tatoué un faucon. L’homme à l’accent aussi fort que sa carrure était un fauconnier de nature, estonien devenu pyrénéen par je ne sais quel mystère qu’il porte en lui comme une armure, solide, impénétrable. Son compère s’enveloppant du même mystère se fit conteur de l’art et la manière d’éduquer les faucons.
Et dans quel but, me direz-vous ?
Pour lutter de manière écologique contre l’armée conquérante constituée d’autres volatiles, vulgaires et imbéciles : les pigeons. Les pigeons eurent droit de la bouche de mes deux compères d’incarner tous les malheurs de la terre. Ils sont vecteurs, de maladies, pire que la grippe aviaire. Ils colonisent, ils détruisent. Et en plus, il y a des gens pour nourrir ce peuplement. Arrêtez braves abrutis de donner vos miettes aux pigeons, je vous en prie, car ils nous conchient dessus. Et leur fiente est plus malsaine qu’une fosse à purin, dont vous êtes les dindons.
Oyez, oyez braves gens, les fauconniers viennent nous délivrer ! Ils éduquent rapaces de haut vol et de bas vol pour devenir prédateurs en milieu urbain et repousser l’envahisseur qui nous pigeonne. Technique d'effarouchement. Vautours, ils font peur, et hop les pigeons foutent le camp. Vers où on l’ignore. Sans doute ils se reposent dans la commune voisine, mais qu’à cela ne tienne, les fauconniers viendront si on fait appel à eux, moyennant une dîme, ils vous délivreront de la rime.
La technique est simple : il suffit de maintenir un climat d’insécurité, en instaurant la peur. « Pour ça on enchaîne les vols » (et les faucons ajoutais-je). Sont-ils courageux ces fauconniers qui d’un seul coup ressemblent à des guerriers, ou des délinquants, ou des policiers, ce qui revient au même souvent. Comme leurs amours de vautours.
Ainsi je fus mise au parfum de l’art et la manière de dresser ces carnassiers afin qu’ils obéissent aux ordres.
Il faut tout d’abord instaurer le respect et la confiance, me dit-on. Pour ce faire, les fauconniers leurrent leurs élèves. Ainsi reposerait sur le faux le principe d’éducation. Belle leçon sur la confiance et le respect. Me voilà soulevée de toutes les interrogations sur lesquelles je repose les ailes des réponses. Je n’ai plus qu’à les regarder faire.
D’abord mettre sur la tête de l’élève un casque de cuir, pour l’endormir en le rendant aveugle. Puis le promener un peu en lui parlant à l’oreille. Puis sortir de sa sacoche un poussin tout frais pondu, un innocent sacrifié. A ce moment ôter le casque du vautour. Il se saisira de la proie qu’on lui tend. Effroi. Tout va bien. La prochaine qu'on lui tendra sera fausse. Dormez petits enfants sur vos deux oreilles. On va faire de vous des combattants dociles. On laissera en effet le faucon s’envoler pour sa mission, et le rappeler par ce simple petit signe : « viens manger dans ma main ». Là le faucon, croyant au leurre comme un kamikaze japonais sans son casque, fera un piqué à 300 km/h. Il ne faudra pas qu’il se loupe pour venir manger sa soupe.
En général ça se passe bien.
Demain je vais à la corrida. |
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Rose B ©
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| opportuniste |
08/05/2008 |
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il m'explique que le faucon est un opportuniste, il me regarde droit dans les yeux en me disant
imaginez un monde sans miroirs |
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Rose B ©
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| encadrement |
08/05/2008 |
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| et dans l'encadrement de la porte du Bassin je vis soudain surgir un Estonien, étonnée |
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Rose B ©
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| à l'italienne |
08/05/2008 |
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nous avons choisi le format
à l'italienne pour mieux ouvrir
sur nos sourires, nos bouches
photo Brigitte M |
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| trois au carré |
08/05/2008 |
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nous étions trois
je rejoignais les deux
pour ne faire qu'un au carré
photo Brigitte M |
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Rose B ©
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| le livre blanc |
07/05/2008 |
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Ce soir de ma vie un détour : présentation du livre qui vient d’être édité et qui me tient à cœur. Livre qui m’est offert comme un cadeau qui ne m’appartient pas.
Ce soir le grand retour d’amour. |
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Rose B ©
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| les l'armes roses |
07/05/2008 |
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Mai 1989 : j’ai 33 ans. Mon père va mourir dans un mois. Et bien sûr je ne le sais pas. Lui non plus. Sa mort sera brutale. Personne n’y est préparé. Mais dès lors je voudrais arrêter le temps. Tout ce qui se passera après cette date, je voudrais ne pas l’avoir vécu.
Je voudrais être encore en mai 1989 pour arrêter le temps. L’immobiliser. Peine perdue. Le temps passe, balaye, marque et fait mal.
Mon père est mort en juin.
Pendant les années qui ont suivi, je l’ai cherché partout. J’ai recherché des traces de lui, des empreintes visibles, palpables. Son visage. Ses mains. Son allure. Son corps. Son esprit est resté présent à tout instant.
Pourtant c’était un père banal. Ni plus ni moins aimant. Un père seulement. Comme toute orpheline, je crois, j'ai cherché à magnifier son image.
Je me suis servie d’autres hommes pour essayer de lui redonner une vie. Bien sûr c’était folie.
Mai 2008, j’ai enfin l’impression que je suis parvenue à faire le deuil de lui, mais combien de cadavres il m’a fallu laisser en chemin pour l’enterrer enfin.
Pour maigre consolation l’intime conviction que ces hommes croisés en destin avaient le même dessein, à l’instar du mien, ils voulaient tuer leur mère. Match nul. |
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Rose B ©
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07/05/2008 |
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matin de chants tous azimuts
je croise un papillon en chemin
je marque des buts |
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Rose B ©
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| souvenirs rose |
06/05/2008 |
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Mai 1970 : j’ai douze ans, je passe les ponts dans la ferme de ma grand-mère. C’est le début du printemps. Mes seins poussent, j’ai mes règles. Je sens le regard dégoûtant des garçons se porter sur mes seins, les perfides allusions. C’est ça être une femme ?
Je préfère rester une enfant.
Cette nuit une vache a eu du mal à vêler. Au petit matin on a appelé le vétérinaire. Il a dû pratiquer une césarienne pour que le petit vienne. La vache était debout quand il a entaillé son flanc dans une grande marre de sang. Puis il a sorti le petit veau tout de suite sur ses pattes, léché par sa mère, il a tété le premier lait, le colostrum. Le vétérinaire a ensuite recousu les couches de peau et de cuir de la vache, une à une. Dans l’odeur d’étable, de sang chaud, de produits aseptisant, grossièrement, la délivrance que mange la mère.
Après je suis allée donner à manger aux canards. Un mélange de son et d’eau que je touille à la main. Il ne faut pas que la mixture soit trop sèche ni trop mouillée. J’aime tremper mes mains dans cette mouture de lait, et l’odeur qui se dégage du son frais. Et puis le bruit de bec des canards affamés. Ils ont vite fait de vider l’écuelle. Les chevreaux me suivent, quémandent le biberon, que je leur prépare avec de la poudre de lait et de l’eau tiède dans des bouteilles encapsulées d’une tétine. Dès que je leur tends l’objet, ils se ruent dessus, tirent fort sur la tétine, donnent des coups de tête dans le goulot. Une douce écume issue de la succion goulue sort de leurs babines. Après ils repartent jouer tandis qu’on trait leur mère. Pour faire le fromage de chèvre. Dans le lait tout frais versé dans un grand saladier, on ajoute trois gouttes de présure, puis on tourne la composition dans un seul sens, très lentement. Après on laisse reposer 24 heures jusqu’à ce que le mélange blanc fasse un bloc compact et léger. Avec la louche on met le produit dans des moules ajourés d’où s’écoulera le petit lait. Dans quelques jours les fromages seront bons à manger.
Et puis j’irai ramasser les œufs dans le poulailler, en gober un en les ramenant dans mon panier. Les poules n’aiment pas que je leur dérobe ce qu’elles cachent dans leur nid tout chaud, sous leurs ailes. Moi, j’aime mettre ma main là-dedans et sentir sous mes doigts la douceur de la coquille, sa parfaite rondeur. Je tiens le monde dans ma main. Et je reviens avec mon précieux butin.
Un coup de klaxon dans la cour, c’est le Familistère qui passe. L’homme rubicond ouvre les portes de son grand camion. L’antre de ferraille recèle tous les trésors de la terre. Cela va de l’entonnoir à la casserole en alu, le bol en plastique, les paquets de papier hygiénique, les boites de petits pois, les tournevis et les clous. La grand-mère sort son porte-monnaie, l’homme ne repassera que dans un mois. Avec mon paquet de bonbons, je file dans la cavée retrouver les cow-boys. On passera la fin de la journée à sillonner les chemins en vélo et se faire piquer les mollets par les orties. |
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Rose B ©
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| en dentelle de pluie |
06/05/2008 |
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| régal au matin de tant de beauté déployée dans mon jardin sauvage par la pluie de la nuit qui ourle mon visage |
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Rose B ©
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| faire des anges |
05/05/2008 |
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Mai 1931 : j’ai 23 ans. J’ai quitté ma Bretagne natale voilà cinq ans. J’ai le ventre rond. Je vais accoucher au mois de juillet. Plus que deux mois à tenir. Cet état irrite ma patronne. J’ai réussi à cacher ma grossesse jusqu’au mois dernier. Désormais impossible de ne pas lui dire. Comment qu’on va faire, vous ne savez pas faire autre chose que vous faire engrosser qu’elle me dit. C’est mon premier bébé. Je sais déjà qu’il n’y en aura pas d’autre.
Je suis lingère dans une blanchisserie, passage de la Main d’Or à Paris. Juste en face de l’ébénisterie où travaille Jules, mon mari. De temps en temps on se voit à travers les carreaux de la verrière. Le soir, on quitte à la même heure. On prend ensemble le métro, puis le train qui nous ramène dans notre banlieue, Sartrouville. On a trouvé une petite maison avec un jardin. Jules et moi, on travaille dur. Mes patrons ne pensent qu’à l’argent, au rendement. Lui, c’est un vieux vicieux qui sauterait bien toutes les donzelles qui bossent sous ses ordres. Le droit de cuissage, on appelle ça. Y’en a qui se laissent faire. J’ai aidé Angèle à faire passer son bébé. La patronne n’a rien vu. Ou plutôt elle ne veut pas voir, à moins qu’elle ne soit complice. Moi, heureusement que j’ai Jules qui travaille en face. Le patron a bien essayé de me mettre la main aux fesses une fois. Mais je lui ai dit si vous recommencez, je crie et je vais chercher Jules.
Je crois qu’il a pris peur.
Depuis il me fait tenir des cadences infernales. Sa vipère de matrone m’a à l’œil. L’autre jour, elle a trouvé que le linge n’était pas bien repassé, elle m’a retenu quelques sous sur ma paye. Je me suis arrangée pour les récupérer dans la caisse. Pas facile. Elle garde la cagnotte comme une poule ses œufs. Mais mardi dernier, pour faire sa mielleuse auprès d’une Madame De, elle est sortie la raccompagner dans la rue, en oubliant la clé sur la caisse. J’en ai profité pour piquer un billet. Le soir, je l’ai regardée compter et recompter. Rien que ça, ça m'a plu.
Je savais ce que serait la suite. Elle a convoqué toutes les filles de la blanchisserie le lendemain matin en disant que ça ne se passerait pas comme ça. Qu’on était toutes des voleuses. Et qu’elle allait nous retenir la somme manquante sur la prochaine paye. Le soir, j’ai remis le billet sur le comptoir près de la caisse.
Encore deux mois à tenir et il commence à faire chaud. Je sens dans mon ventre l’enfant bouger. Je veux lui faire une vie plus confortable que la mienne. Il ira à l’école, fera des études. Je pense à ça tandis que je repasse les draps.
Jules est gentil et consciencieux. Son patron l’aime bien. Il est passé contremaître. Il va falloir tenir pendant les mois où je ne travaillerai plus. Pas sûr qu’ils me reprennent après l’accouchement, à la blanchisserie. A Sartrouville, ils ont ouvert une crèche, une des premières en France. J’y mettrai le petit. Et puis je chercherai du travail ailleurs. Du travail, il n’en manque pas pour les filles comme moi. Qui savent tout faire.
Lingère, un métier qui n’existe plus. Faiseuse d’ange non plus. On a légalisé l’avortement. Tard, très tard. Pour faire passer les enfants non désirés, j’utilisais des aiguilles à tricoter. C’était horrible. Les femmes y laissaient leur sang, l’enfant, et quelques fois leur vie. Mais on ne pouvait pas faire autrement. Faire l’amour, c’était bien encombrant, pas franchement une partie de plaisir quand on savait ce qu'on risquait. A l’époque, on ne parlait pas de psychologie, de traumatisme. Et puis, les femmes, on s’en fichait. Elles avaient commis le péché de chair, elles payaient, c’était normal. C’était il n’y a même pas cent ans. Ma petite-fille m’a raconté qu’elle a connu aussi des filles qui se faisaient avorter comme ça, avec des aiguilles, dans les années 70 encore. Sa meilleure amie avait avorté seule dans les toilettes du lycée après qu’un dentiste lui eut posé une sonde. Oui, un dentiste. Payé en argent frais pour commettre ce que la société refusait de prendre en compte.
Aujourd’hui j’ai 100 ans, je vois à la télé que l’on va diffuser des spots publicitaires pour inciter les femmes à bien prendre un contraceptif plutôt que d’avoir recours à l’avortement, une pratique jugée trop courante. Les femmes, on leur demande toujours d’assumer la vie, la mort. Pas aux hommes. |
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Rose B ©
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